« Saison de porcs » de Gary Victor

— Par Michel Herland —

Mémoire d’encrier (Montréal) réédite en poche – après ses Treize nouvelles vaudou – un roman policier mais aussi fantastico-politique de Gary Victor paru originellement en 2009. L’auteur, né en 1958 à Port-au-Prince, a été haut-fonctionnaire en Haïti ainsi que journaliste, scénariste, dramaturge, nouvelliste et, l’auteur de vingt-sept romans (d’après sa fiche Wikipedia). La quatrième de couverture de Saison de porcs précise qu’il est le romancier le plus lu de son pays, ce que l’on croit volontiers.

À en juger par ce roman-ci, Gary Victor s’y entend pour camper des personnages, peindre une atmosphère et concocter des intrigues, dans ce cas plus que teintée de fantastique. Lorsqu’un policier se transforme en porc, il faut bien croire qu’une intervention surnaturelle a eu lieu ! Gary Victor a le talent qu’il faut pour nous forcer à le suivre, à admettre l’invraisemblable, le temps d’une lecture.

Il ne faut jamais dévoiler l’intrigue d’un roman, encore moins d’un roman policier. Disons simplement que l’inspecteur Dieuswalwe Azémar se trouve embringué malgré lui dans une enquête qui commence lorsque son adjoint vire porcin et qui se complique quand il découvre que sa fille adoptive Mireya, d’ailleurs non dépourvue de quelques dons spéciaux, et qu’il a imprudemment confiée au pensionnat de l’Église du Sang des Apôtres, court un grand danger.

Le roman se passe dans une atmosphère surchauffée qui nous saisit dès l’incipit :

Le soleil, comme des perles de plomb, déversait une lourde chaleur dans le mitan de son crâne, visant avec précision sa calvitie.

Superstition ou pas, on dit que les premiers mots d’un roman sont les plus importants (comme si le lecteur risquait de le jeter après avoir lu une seule phrase ?) Ici, G. Victor n’a pas raté son coup. Et de fait, cette impression d’une chaleur insupportable ne nous quittera pas jusqu’à la fin. Non que la température soit nécessairement torride, mais nous sommes dans la peau du narrateur, Azémar, constamment imbibé d’alcool (il se dit que s’il goûtait sa sueur, il recyclerait l’alcool ingurgité depuis ce matin) ou, pire, en manque de tranpe (1), ce qui le rend hypersensible à la chaleur.

La peinture d’un environnement brûlant se conjugue avec celle d’une population de damnés, c’est-à-dire condamnée dès son existence terrestre aux feux de l’enfer :

Ils parcoururent les derniers mètres en suivant un improbable sentier entre les mares de boue cuite par la fournaise. Quand il pleuvait, l’eau se substituait au feu pour transformer l’endroit en une bouillie infâme où s’ébattaient les damnés de ce quart d’île.

Saison de porcs est aussi une roman engagé qui dénonce la corruption endémique et la présence d’une « élite » (au sens d’une sélection non des meilleurs mais des plus tordus, des plus impitoyables) à laquelle il serait vain de chercher noise, même si l’on est, comme Azémar, un policier viscéralement honnête (soit, dans un tel environnement, un « raté » aux yeux de ses concitoyens).

Le commissaire Dorilus, grand opportuniste, était dans toutes les combines et s’arrangeait pour avoir des appuis politiques… La seule existence de l’inspecteur Azémar le mortifiait. La bêtise, la corruption ne toléraient pas l’honnêteté, même représentée par ce débonnaire qu’était devenu Dieuswalwe Azémar.

Faute de raconter l’intrigue, on peut offrir au lecteur, pour finir, ce tableau d’une avenue animée de Port-au-Prince :

L’embouteillage était monstrueux sur l’avenue John Brown. Un poids lourd transportant du sable était tombé en panne au milieu de la rue. Du capot ouvert du véhicule jaillissaient une fumée noirâtre et une vapeur d’eau bouillante. Des gamins, circulant entre les files de véhicules, offraient de l’eau glacée dans des bouteilles en plastique. Des passants, suant sous le soleil de plomb, espéraient une place dans un autobus. Les trottoirs grouillaient de vendeurs. Vêtements d’occasion fraîchement débarqués de Miami, matériel électrique et électronique, lunettes de fantaisie, confiserie, nourriture, fruits, etc.

Une prose sans fioritures, nerveuse et efficace.

Gary Victor, Saison de porcs, Montréal, Mémoire d’encrier, 184 p., 13 €.

(1) Macération de plantes dans du clairin (sorte de rhum bon marché à base de canne et de fruits fermentés)