— Poème de Robert Lodimus —
Réveil
Depuis plus de deux siècles
Clopine mon pays
À la recherche
De cette île mystérieuse,
Où le printemps, dit-on, est éternel.
Les chemins du « Bien » et du « Mal »,
Où s’arrêtent-ils ?
L’incertitude et la peur
Ensablent notre conscience.
Les indigents du Sud,
Dans la saison
Des égarements,
Sans répit, lapent leurs malheurs.
Sur les vestiges des temps héroïques,
Épopées sublimes et glorieuses,
Toute une meute de misérables!
Des lambeaux ambulants !
Des loqueteux déboussolés!
Des restes d’humains crucifiés
Comme des insectes morts
Sur les branches
Des dionées impavides!
Camarades,
Nous voici aux quatre points cardinaux :
Flots de bredouillements
Dans les cahutes surpeuplées,
Odeurs de mil et de hareng saur
Dans les cases agenouillées,
Cris de femmes violées,
Pleurs et larmes d’enfants affamés,
Geignements de souffrance,
Gémissements de chagrin
De veuves esseulées,
Râles de vieillards agonisants,
Grondements de frustration,
Feulements de révolte…
Et quoi encore ?
Les images éloquentes
Caricaturent fidèlement
Les galériens du temps mauvais.
Ah ! naupathie de malheurs :
Dans l’océan inhospitalier,
Entre l’Aigle de Babylone
Et le Lion de Juda,
J’ai vidé mon estomac
Rempli de songes atterrants
Et d’espoirs indigestes.
Ô Cayo Lobos ! [1]
Dans un coin de ma mémoire infaillible,
Le nombre 28 garde encore [2]
Le goût amer des cristes-marines.
Pour repeindre le visage
De l’éternité de Lucain, [3]
J’invente, sur un couchis
De solitude égrotante,
La couleur opaque du trépas.
Toujours n’arrivent pas à biffer
Les années assassines
Et les saisons mortifères,
L’énorme fleur de lis
Imprimée à l’encre immortelle
Sur les épaules de Gorée. [4]
Pour éclairer les cavernes
De nos douleurs muettes,
28 millions de cierges mortuaires.
Les scorpions de Pluton,
De notre chair martyrisée,
Tels des vautours du désert,
Sans répit se gavent.
Soudan !
Haïti !
Palestine !
Hélas ! je ne peux plus compter !
Dans ce cercle cabalistique,
Vous êtes devenus
Tous les matins
Des espaces anodins
Meublés par des lits
De cadavres putréfiés.
C’est bien ici,
Sous les paulownias desséchés,
Décombres des violences déchaînées,
Qu’il faut creuser,
Fouiller,
Pour additionner les Bartimée
Du dragon constellé.
Cauchemar des bottes souillées
Piétinant des mains inertes
Tendues vers un soleil de sang…
Camarades,
Ils ont tranché le cou
De notre Rêve de Liberté !
Sur la place des martyrs,
Trois jours d’agonie de Cécile. [5]
Pour semer les grains de ma révolte,
Un « no man’s land »
Entre le paradis et l’enfer,
Depuis l’adolescence,
Je cherche.
Ô février de l’allégresse!
Pourquoi par sept
Nous as-tu rendus divisibles ?
Sur le front du dernier essartage,
J’imprime le chiffre mystérieux
De Robert Bruce [6] :
Pas le même qui copule
Avec le « G » de « Goujat »,
De « Gorille »
Et de « Gargantua ».
Comme Le Cid [7],
J’attendrai mon trépas
Sur le parvis de l’Honneur.
Amérique de la nouvelle Babylone,
L’hypogée de mes calamités:
« Appelez-moi Revenant ! »
Comme hantèrent Saint Michel,
Sainte Catherine et Sainte Marguerite
Les nuits de la pucelle d’Orléans,
Je troublerai ton opulence arrogante !
Je suis le cauchemar
Des sept Béhémoth du septentrion!
Le bal funeste d’Asmodée
Fait dilater les veines
De ma patience dépecée
À coups d’espadons.
Plus que des larmes de sang
Sur cet oreiller insomniaque !
Depuis ma tendre jeunesse,
Mon corps est devenu
Un brandon vivant
Qui finira par calciner
Les démocidaires du Nord.
Amérique de la nouvelle Babylone,
Le tombeau de ma rage captive:
« Appelez-moi Spartacus [8] ! »
Brûler des soutanes défroquées
Dans la lunule de Saint-Pierre
Et répandre les cendres
Aux confins des consciences:
Voilà ma nouvelle passion !
Octobre, mois tumultueux
De ma jeunesse claquemurée,
Vous êtes le « Notre père »
De nos nuits enragées ;
Le « Je vous salue »
De nos journées sans grâce.
Je porte cette prière
Comme le mozarabe humilié.
Le Prophète est venu.
Les siens ne l’ont pas reconnu !
Bolivie !
Ton régicide
A amputé les bras
Du temps pétillant.
Concerto inachevé !
Ziggourat oubliée !
Cruauté mal appliquée !
Éteignoir insensé
Des luminaires de vérité !
En ce siècle de Dionysos [9],
Caïn canonisé
Rechausse les espadrilles
De ses crimes.
Abel s’enfuit
Pour aller se claustrer
Dans le kraal de l’hérésie.
Peuple !
Êtes-vous toujours
Ce mot redoutable en latin
Dont parle Verlaine
Dans ses délires grivois?
Robert Lodimus
(Extrait de Couronne d’épines et de ronces, poésie)
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Références
1 – Cayo Lobos : des dizaines d’Haïtiens ont échoué en 1980 sur cette île sauvage où ils ont séjourné durant plusieurs mois, sans eau, sans nourriture, se nourrissant des cristes-marines, une plante amère.
L’État ne les a pas secourus…
2 – 28 novembre 1980 : arrestations massives et déportations des journalistes, des chefs de partis politiques et des syndicalistes haïtiens par le gouvernement de Jean-Claude Duvalier…
3 – Marcus Annaeus Lucanus, poète et philosophe romain (39 – 65)…
4 – Point de départ des bateaux négriers avec leurs cargaisons d’esclaves pour l’Amérique et les Antilles…
5 – Condamnée au martyre à Rome pour avoir converti de nombreux individus.
6 – Roi d’Écosse…
7 – Le Cid de Pierre Corneille…
8 – Esclave lui-même et gladiateur, il dirigea la révolte des esclaves à Rome; vaincu, il mourut crucifié…
9 – Dieu du vin… Surtout père de la tragédie, de la comédie, des excès…