Quand la République ferme les yeux sur le racisme : Indignation à géométrie variable !

— Par Éric Cabéria & Christian Jean-Étienne (*)

L’agression antisémite d’un rabbin à Orléans a suscité des condamnations immédiates des plus hautes autorités de l’État. Mais lorsqu’il s’agit de racisme anti-Noirs ou anti-Arabes, la République regarde ailleurs. Jusqu’à quand ?

Samedi dernier 29 mars 2025, la 8 ème édition des marches de la solidarité, baptisée journée mondiale contre le racisme et le fascisme, rassemblait plus de 90 000 personnes dans les rues, une manifestation appelée par 220 associations et syndicats contre le racisme et l’extrême droite. Une manifestation puissante, portée par des citoyens conscients de l’urgence d’une société plus juste. Mais un incident en marge — l’agression d’un rabbin par un adolescent de 16 ans — a suffi à mobiliser l’appareil d’État : le Président, le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur, tous ont pris la parole, dénonçant avec vigueur « le poison de l’antisémitisme ».

Soit. L’antisémitisme est une abomination. Il doit être combattu avec détermination.

Mais où est cette même vigueur quand le racisme vise les Noirs ou les Arabes ? Où sont les déclarations solennelles, les condamnations officielles, les tweets républicains, quand la négrophobie frappe ? Voici une liste non exhaustive d’affaires qui, toutes, ont sombré dans un silence glacial de la part de nos dirigeants.

Liste des affaires marquées par un silence coupable :

Michel Zecler (2020) : producteur martiniquais, tabassé par des policiers dans son studio à Paris. Aucune déclaration présidentielle sur le caractère raciste évident de cette affaire.

Ebony Cham (2025) : finaliste de la Star Academy, submergée de haine raciste et sexiste en ligne. Aucun mot d’Emmanuel Macron, ni du ministre de la Culture.

Angélique Angarni-Filopon (2025) : élue Miss France, elle reçoit une avalanche d’insultes négrophobes. La présidence se tait.

Sabah Aïb (2024) : Miss Nord-Pas-de-Calais, ciblée pour ses origines maghrébines. Silence des autorités.

Divine Kinkela (2024) : aide-soignante noire insultée par des voisins pro-RN. Reportage diffusé à la télévision. Zéro réaction gouvernementale.

Hans N. (2022) : jeune Guadeloupéen lynché dans un village de l’Aude. Aucune reconnaissance officielle du caractère raciste.

Théo Luhaka (2017) : interpellation violente, matraquage et mutilation anale par un policier. Silence gêné, puis oubli politique.

Gabriel (2020) : adolescent noir frappé par la police à Bondy. Dents cassées, fracture. Pas un mot de l’Élysée.

Marguerite Abouet (2024) : autrice d’Aya de Yopougon, victime d’attaques racistes en ligne. Aucune réaction ministérielle.

Souleymane Sylla (2015) : empêché de monter dans une rame de métro par des supporters anglais racistes. Silence assourdissant.

15 000 infractions racistes en 2023 : selon le ministère de l’Intérieur. Mais aucune campagne nationale, aucun signal fort.

Que faut-il pour que ces vies, ces corps, ces cris comptent autant ?

Le contraste est flagrant : d’un côté, des mobilisations présidentielles dès qu’un acte antisémite surgit — ce qui est légitime et nécessaire. De l’autre, une complaisance institutionnelle face à la négrophobie, perçue comme une question secondaire, périphérique, voire importune. La République a intégré le racisme anti-Noirs et anti-Arabes comme une variable de son paysage. Et ce silence, répété, obstiné, devient une forme de complicité.

On nous rétorquera que toute haine est condamnée, que les lois sont là, que l’État est neutre. Mais non : la neutralité face au racisme, c’est du déni. Ce n’est pas l’universalisme, c’est l’effacement. Et cette indifférence tue à petit feu. Elle isole, décourage, humilie, elle légitime les dominations. Elle fracture, elle discrédite, elle fait le jeu des pires ennemis de la République.

La lutte contre l’antisémitisme est un devoir républicain. La lutte contre la négrophobie aussi. Opposer l’une à l’autre, c’est les affaiblir toutes deux.

Le racisme n’est pas une opinion. Le racisme n’est pas une variable d’ajustement de l’agenda politique. Le racisme tue. Le racisme abîme. Le racisme mutile.

Et tant que l’État n’aura pas le courage de dire, clairement, que la vie d’un Noir ou d’un Arabe, vaut aussi une déclaration de la République, il trahira ses propres promesses par cette insupportable duplicité.

Pour le Comoté Devoir de Mémoire de Martinique,

Éric CABÉRIA

Christian JEAN-ETIENNE