Lecture musicale Jeudi 10 avril à 19h Médiathèque Alfred-Melon-Degra au Saint-Esprit
Avec Dorcy Rugamba & Majnum
Le texte Hewa Rwanda. Lettre aux absents de Dorcy Rugamba est une œuvre profondément marquée par le génocide des Tutsi en 1994 et par la quête de reconstruction qui en découle. À travers ce livre, Dorcy Rugamba explore sa douleur personnelle et collective, tout en cherchant à redonner une voix aux absents, en particulier à ses proches massacrés lors du génocide. L’œuvre, qui fait écho à une lettre adressée à ses défunts, est une réflexion intime sur la perte, le deuil, mais aussi sur l’importance de la mémoire dans le processus de survie et de réconciliation.
Dans Hewa Rwanda, Dorcy Rugamba retourne pour la première fois à Kigali en 1996, après avoir échappé au génocide en passant par le Burundi. La maison de son enfance, autrefois pleine de vie, est désormais vide, marquée par la disparition de ses parents et de plusieurs de ses frères et sœurs. Ce vide, ce retour dans l’absence, nourrit la réflexion de l’auteur sur la dépossession, la perte d’une langue, d’un foyer, et d’une identité. En explorant ses souvenirs, Rugamba revient sur des instants précieux, comme la manière dont il se souvient des premières années de sa famille, où des mots d’enfance comme « choinchoins » ou « chwangnongno » prenaient vie et formaient une unité autour d’eux. Ces souvenirs sont cependant rendus inaccessibles par la brutalité du génocide, qui a non seulement détruit des vies, mais aussi défiguré la langue et les repères culturels.
À travers ce récit, l’auteur interroge aussi la manière dont la mémoire collective et individuelle peut être préservée. Il refuse de réduire les victimes à un « tas d’ossements » et insiste sur l’importance de restituer à ceux qui ont disparu leur humanité, leur histoire, et leur sens. Cette quête est pour lui une « tâche de survie », une manière de reconstruire quelque chose à partir des décombres, d’affronter la douleur et de donner un sens à l’horreur vécue.
Le texte évoque également la figure de son père, Cyprien Rugamba, poète et créateur de l’Itorero, un théâtre où étaient enseignées des valeurs de noblesse et d’humanité. En rendant hommage à son père et en fouillant ses écrits, Dorcy Rugamba tente de comprendre le passé et de nourrir sa propre quête. Ce questionnement passe également par la figure de sa mère, dont la souffrance de voir son fils se convertir à l’islam, un mois avant le génocide, reste un des moments poignants du livre.
Au-delà de la quête intime et de l’hommage aux disparus, Hewa Rwanda met également en lumière la nécessité d’une mémoire collective pour reconstruire une identité nationale. Il évoque l’importance de reconnaître le génocide, de ne pas l’oublier, et de permettre aux générations futures de comprendre l’ampleur de cette tragédie pour éviter que l’oubli et la répétition ne prennent le dessus.
Il était déjà est question du théâtre comme moyen de reconstruction, après un événement aussi traumatisant que le génocide. dans la pièce Rwanda 94 (1999) Il revenait sur le rôle crucial que le théâtre a joué dans la réconciliation. Cette pièce, présentée en Europe avant même que le génocide ne soit pleinement reconnu, avait pour but de sensibiliser un public européen sur la réalité d’un crime idéologique. Dorcy Rugamba insiste sur le fait que, bien que le théâtre ne soit pas un outil informatif comme le livre, il permet de vivre collectivement le deuil et de reconstruire du lien social.
Le théâtre devient ainsi un outil de réparation symbolique, permettant de donner une voix aux victimes et de rappeler les noms de ceux qui ont été effacés par les bourreaux. Il joue également un rôle dans la création d’une nouvelle expérience collective, permettant de réinvestir les espaces publics marqués par la violence du génocide.
Hewa Rwanda et l’ensemble du travail théâtral de Dorcy Rugamba témoignent de son engagement à redonner à l’identité rwandaise sa richesse et sa diversité, au-delà du traumatisme du génocide. Le théâtre et l’écriture deviennent des moyens pour lui de remettre en lumière une identité éclatée, et de permettre à chaque génération de se réinventer à travers la mémoire partagée. En revisitant son passé, il offre à la société rwandaise une voie vers la reconstruction, un chemin fait de gestes, de paroles et d’émotions partagées.
Hélène Lemoine