— Par Sarha Fauré —
De rockstar à tueur : le cas Cantat est une série-documentaire saisissante qui plonge dans l’histoire complexe et tragique de Bertrand Cantat, le chanteur du groupe mythique Noir Désir, et de l’affaire qui a bouleversé la France : la mort de l’actrice Marie Trintignant. Réalisée par Anne-Sophie Jahn, Zoé de Bussierre, Karine Dusfour et Nicolas Lartigue, cette mini-série en trois épisodes de 40 minutes, disponible depuis le 27 mars 2025 sur Netflix, explore l’évolution de cette affaire au fil des années et le traitement médiatique qui en a été fait. Elle interroge non seulement les circonstances de la mort de Trintignant, mais aussi les mécanismes sociaux et médiatiques qui ont permis à Bertrand Cantat de rester une figure admirée pendant longtemps, malgré sa responsabilité dans cette tragédie.
L’histoire tragique de Marie Trintignant et Bertrand Cantat
Le 26 juillet 2003, dans un hôtel à Vilnius, en Lituanie, Marie Trintignant est rouée de coups par son compagnon, Bertrand Cantat. Dix-neuf coups violents qui la plongent dans le coma, et six jours plus tard, elle succombe à ses blessures. Cette affaire, dès le début, a été qualifiée par les médias de « crime passionnel », une expression qui a longtemps atténué la gravité de la situation et fait passer l’agression pour un excès de jalousie, presque excusable. Cette rhétorique, qui a perduré bien au-delà de la condamnation de Cantat, a contribué à minimiser la réalité du féminicide dont Marie Trintignant a été victime. Le documentaire, De rockstar à tueur, déconstruit cette version et fait éclater la vérité sur cette histoire.
La version « accident » et la complaisance médiatique
Au moment du procès de Bertrand Cantat en 2004, l’industrie musicale et ses soutiens ont joué un rôle clé dans la construction d’un récit dans lequel le chanteur était plutôt une victime du destin, pris dans un tourbillon de passion et de folie. Bertrand Cantat lui-même, tout au long de son interrogatoire à Vilnius, a cherché à minimiser la violence de ses actes, soutenant que la mort de Marie Trintignant était le résultat d’un « accident », arguant que celle-ci s’était « agitée » sous l’effet de la colère et qu’elle avait chuté contre un radiateur. Cette version a été largement diffusée, jusqu’à ce que des preuves et l’autopsie montrent que la violence subie par Trintignant était bien plus grave et délibérée que ce que Cantat avait décrit. Toutefois, cette thèse de l’accident est restée longtemps bien ancrée dans l’imaginaire collectif, et les soutiens du chanteur, dont son label de musique et des figures de l’industrie, ont fait en sorte que la version de l’« amour passionnel » soit perçue comme une explication plausible, voire excusable, de l’acte.
Le documentaire met en lumière la manière dont le système médiatique et l’industrie musicale ont fermé les yeux sur la violence de Cantat, préférant soutenir l’artiste et maintenir son image intacte. Le groupe Noir Désir et ses membres ont fait front commun pour protéger Cantat, et la presse, y compris des magazines influents comme Les Inrockuptibles, ont continué de promouvoir la musique du groupe après le drame, parfois en ignorant délibérément l’envers du décor. En 2017, Cantat a même été mis en avant dans un portrait héroïque dans un grand magazine, qui ne revenait pas sur les détails sordides de l’affaire.
Le suicide de Krisztina Rady et l’enquête sur les féminicides
Mais cette omerta ne se limite pas à l’agression de Marie Trintignant. En 2010, Krisztina Rady, l’ex-compagne de Bertrand Cantat et mère de ses deux enfants, se suicide dans leur maison de Bordeaux. À l’époque, Cantat dort à l’étage inférieur. Ce suicide, qui se déroule dans des circonstances tragiques et suspectes, suscite une nouvelle vague de questionnements, notamment sur la nature des relations de Cantat avec ses partenaires et sur la violence systématique qu’il semble exercer. Le documentaire révèle, à travers des témoignages inédits, que Krisztina Rady avait été une défenseuse acharnée de Cantat pendant son procès et qu’elle semblait aveugle à la réalité de la violence de l’homme avec qui elle partageait sa vie. Cette tragédie, qui aurait pu être un signal d’alarme, est minimisée par la presse et ne trouve que peu d’écho.
Anne-Sophie Jahn, journaliste et co-réalisatrice de la série, souligne que le but de cette série n’est pas seulement de raconter l’histoire de ces femmes tragiquement décédées, mais d’interroger la mémoire collective et la manière dont la société, au fil des années, a choisi de fermer les yeux sur des faits pourtant évidents. Le documentaire propose une relecture de l’histoire à travers des témoignages accablants de proches de Marie Trintignant, comme le batteur Richard Kolinka, de figures comme Lio, amie de la victime, et d’experts qui remettent en cause la complaisance de l’industrie musicale. Lio, en particulier, joue un rôle crucial dans le documentaire en se battant seule contre l’omerta qui entoure Bertrand Cantat.
Une série à charge, mais contre la société
De rockstar à tueur n’est pas seulement une série sur l’histoire de Bertrand Cantat, c’est aussi une analyse de la société française, de ses mécanismes de protection des hommes puissants et de la manière dont elle a longtemps minimisé les violences faites aux femmes, surtout lorsque ces violences impliquent des personnalités publiques. Les réalisateurs assument pleinement la dimension accusatrice de leur travail, qui vise avant tout à pointer du doigt une société qui, longtemps, a permis à des hommes comme Cantat de se réhabiliter sans véritablement prendre en compte la violence de leurs actes.
Le documentaire interroge aussi l’évolution des mentalités. Avant le mouvement #MeToo, des termes comme « crime passionnel » ou « accident » étaient utilisés pour excuser des comportements violents. De rockstar à tueur rappelle que ce récit, aujourd’hui largement dépassé, a contribué à éviter de véritablement prendre en compte les féminicides et les violences conjugales. Il est frappant de voir que, malgré les évolutions sociétales récentes, cette omerta n’a pas disparu et que des figures de l’industrie musicale, comme Pascal Nègre, l’ancien patron d’Universal Music, continuent de défendre Bertrand Cantat, perpétuant ainsi le mythe de l’artiste victime.
Un documentaire nécessaire pour libérer la parole
À travers De rockstar à tueur, Anne-Sophie Jahn et ses co-réalisateurs ne cherchent pas simplement à relater un fait divers, mais à provoquer un débat essentiel sur la manière dont la société a traité le féminicide de Marie Trintignant et la violence systémique dont elle a été victime. Le documentaire met en lumière la nécessité de libérer la parole autour des féminicides et de dénoncer l’impunité des auteurs de violences conjugales, qu’ils soient célèbres ou non. La série n’est pas une simple rétrospective ; elle cherche à éveiller les consciences et à montrer que des histoires comme celle de Marie Trintignant, longtemps minimisées, ne doivent plus jamais être réduites à de simples tragédies sentimentales. Elle invite le spectateur à reconsidérer l’histoire d’un homme, d’une victime, et de toute une société qui a longtemps choisi de détourner le regard.
De rockstar à tueur : le cas Cantat est une œuvre nécessaire, qui nous pousse à réfléchir à notre propre complicité dans la banalisation de la violence faite aux femmes, à la façon dont certaines icônes culturelles peuvent bénéficier d’une indulgence injustifiable et à l’importance de remettre en question les récits dominants, même après des décennies. C’est un appel à ne plus jamais fermer les yeux sur les féminicides, peu importe le statut de l’agresseur.